• Reader for Blind

Les cerises de l'épouse



Elle s’était doucement assise sur la chaise près de la fenêtre et, avec indolence, avait respiré l’air frais du soir en fermant les yeux à demi. Elle se sentait bien, elle se sentait belle dans cette robe. On l’avait cousue avec elle dedans, et il avait fallu plus de deux jours de travail continu.

Personne n’avait dormi ni mangé, elle non plus. Elle était restée debout au milieu du salon sans jamais s’asseoir. Ils avaient couru d’avant et arrière, ils avaient apporté épingles, fils, dentelles, rubaneries, perles. Et elle était restée là, immobile avec un petit sourire de satisfaction posé sur les lèvres, sans montrer ni presse ni impatience. Elle avait continué à respirer régulièrement parce que elle savait que, sinon, la robe aurait fait des plis sur sa poitrine.

Ils avaient travaillé toute la nuit, sous la lumière des lampes de la rue et les lampes à gaz accrochés aux murs de la chambre. Le matin ils avaient vu l’aube et s’étaient mis sur les épaules des grandes couettes pour se réchauffer. Ils lui avaient délicatement mis dessus une couche de papier pelure et ils avaient continué le travail.

Elle s’était regardée dans le miroir pas une seule fois. Elle avait continué à regarder par la fenêtre, à fixer la pluie qui s’alternait à la neige et le brouillard qui s’alternait à l’obscurité.

Dans la rue les voitures passaient en faisant des étranges bruits, et les passants ne levaient les yeux pas un seconde sur cette fenêtre du troisième étage.

Une douce voix provenait de cette chambre, le murmure d’une mélodie pas bien définie. Les branches des arbres s’allongeaient sur les volets et cherchaient de les ouvrir, les oiseaux nocturnes s’appuyaient sur la balustrade et leur profil s’élevait dans le noir, l’ombre aiguisé de leurs becs était projeté sur le mur en face de la maison.

Tout le monde avait entendu au moins une fois cette faible et douce rengaine mortelle et tout le monde avait frissonné, mais ils n’avaient pas arrêté de l’écouter. Et tous avaient entendu cette voix complètement transformée par la douleur crier au milieu de la nuit.

Mais le lendemain matin ils oubliaient. Ils allaient acheter le pain et ils passaient de l'autre côté de la rue, ils tenaient la main de leurs fils et changeaient direction.

Elle s’asseyait sur la chaise et regardait par la fenêtre,mais elle ne voyait rien. Il posait le plateau sur la table et l’embrassait sur la nuque chaude et transpirante, il lui caressait les cheveux embrouillés et puis il allait travailler.

Souvent quand il rentrait chez soi, le soir, il la trouvait encore là. Il la conduisait au lit et s’allongeait à côté d’elle. Il la observait cligner les yeux dans l’obscurité et fixer un point imprécis du plafond. Sur la table de nuit près d’elle le bol de verre était brillante et il luisait sous les reflets de la nuit. Le rouge vif de son contenu devenait plus foncé, plus marron, plus noir. Les contours se déformaient et il y avait seulement plus un amas mou de choses.

«Couches-moi et éteins la lumière » elle lui avait dit la premier nuit qu’ils avaient passé dans la nouvelle maison. Il l’avait regardée, elle était tellement pâle qu’elle semblait morte. Puis il avait fait ce qu’elle lui avait demandé et il était sombré dans un sommeil noir et visqueux.

Quand ils avaient décidé de s’épouser elle avait appelé les meilleurs couturiers de la ville. Elle avait dit de vouloir une robe qui n’était pas une seconde peau, mais une autre, nouvelle, peau.

« Il n’est pas possible » lui avait dit le couturier. « On ne sait pas comment rendre cet…effet. »

Elle lui avait lentement donné le bol de vitre et il n’avait pas compris. On ne pouvait pas lui demander quelque chose comme ça. Mais puis, en silence, il avait fait un signe de la tête. Il avait pris le bol de vitre et il était retourné dans son atelier.

Il avait travaillé tout la nuit, les produits chimiques avaient détruit ses yeux et ses mains, les distillats qu’il avait réalisés il les avait cachés dans l’armoire verrouillé. Il avait utilisé les gants qu’ensuite il avait brûlé et les pinces et les ciseaux en fer qu’il avait bouilli dans un pot pour les nettoyer.

Le matin l’avait saisi tout à coup avec l’aube bleue et froide.

Il avait regardé encore une fois le résultat de son travail et il avait ressenti un frisson lui parcourir le dos.

Distillé de cœur, de pétales de fleurs fanés et de fragments de coquilles.

Sa nouvelle peau s’adaptait parfaitement à elle. Assise là, devant la fenêtre, elle avait caressé les manches, la longue jupe, le col, les gants. Une feuille invisible à l'œil humain la revêtait et la protégeait de la tête aux pieds. Elle sentait la chaleur de ce regard perdu, la douce caresse de ces mains qu’elle croyait d’avoir oublié, le souffle qu’elle avait appris à connaitre si bien.

Les branches des arbres qui avaient réussi à glisser par la fenêtre le caressaient le visage et elle penchait la tête vers eux. Les corbeaux le piquaient les cheveux et faisaient leur nid sur ses épaules. Elle commença à chanter lentement, étouffant les dernières lettres des mots, allongeant les voyelles et faisant disparaitre les consonnes les plus dures.

Les feuilles s’étaient déplacées et un chien avait aboyé en accompagnant son chant pendant que la lune était devenue un peu moins lumineuse.

Quand elle sentait d’avoir tour dit, elle avait allongé une main vers les fruits à côté d’elle.

Elle avait mordu le fruit succulent, le sang de la cerise avait taché la robe immaculée. Les taches rouges s’étaient étendues et elles étaient une hémorragie inarrêtable.

Elle avait crié avec toute la voix qu’elle avait dans son corps et les lumières dans les maisons s’étaient allumées l’une après l’autre.

Elle était tombée sur le sol cognant la tête sur la jambe du lit.

Elle avait vu son amour se tacher et devenir rouge, noyer dans une mer de sang sans pouvoir remonter à la surface. Les petites maisons de pierre, les ruelles étroites, les prairies abandonnes s’étaient écoulés devant ses yeux.

La robe avait commencé à se détacher de son corps.

Elle éprouvait une douleur indicible, ce n’était pas seulement le tissu qui était en train de se déchirer.

Elle se pressa une main contre sa poitrine et chercha s’il y avait encore un peu d’air dans ses poumons.

Elle s’étranglait, reversait les yeux en arrière et tombait sur le sol.

Il la saluait avec un hochement de tête et disparait.

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